Presque 50 milliards d’aides sont distribuées par an … qui ratent leur cible mais ne sont pas perdues pour tout le monde. Enfin. Enfin, on semble, en France, se préoccuper du bien fondé et de l’efficacité du bloc de dépense publique le plus important (hors armée, éducation nationale et, hélas, service de la dette), celui de la politique du logement. Il était temps : depuis près de 40 ans, la politique du logement coûte chaque année un peu plus cher – les compteurs indiquent aujourd’hui 46 milliards d’euros annuels, une paille ! – alors même qu’il suffit d’ouvrir les yeux pour savoir que le logement demeure, dans notre pays, un problème criant.

Une mission de la Direction Générale des Finances publiques vouée à l’ « évaluation de la politique du logement » vient de se conclure sur un rapport accablant pointant tout à la fois le manque de mesures d’efficacité des aides au logement, la stratification des dispositifs et la folle dérive de leur coût. C’est dit. On déplorera que ce soit seulement parce qu’il est dans une impasse financière que l’État daigne enfin s’intéresser à la question. Tant qu’il a de l’argent, il le dépense donc sans compter. Mais passons : le dossier, scandaleux, est enfin ouvert. Michel Sapin a même confié ce 30 avril : « Il y a des économies possibles sur le logement ». Sans blague ?

Coût : 1,3 milliard d’euros par an

La vérité est que, au fil des décennies, on a empilé les mécanismes de soutien à la personne et à la pierre, à la construction et à la rénovation, destinés aux pauvres et aux riches, au point qu’il est impossible de savoir ni si tout cela aboutit encore à envoyer le signal désiré… ni même, au fond, quel signal on désire envoyer. Le logement est LA politique publique qui manifeste avec le plus d’éclat à quel point l’État a perdu le contrôle de tout. Il a ouvert grand son portefeuille, mais il a aussi lâché le volant et détourné le regard. Devinez quoi ? Nous sommes ruinés, et nous allons dans le décor.
On ne s’attardera pas sur le coût, relevé par la mission d’évaluation, de la « gestion » de cette énorme machine : 1,3 milliard d’euros par an. Délirant. Au-delà, mille incohérences, incuries et, pour appeler un chat un chat, imbécillités pourraient être pointées. Mais le plus choquant, dans toute cette caricature de gabegie, c’est son effet sociétal et social. Sans doute peu coutumiers de la lecture des manuels d’économie de première année, et également ignorants de la psychologie la plus élémentaire, ceux qui ont porté la décision publique ne se sont pas avisés qu’un marché s’adaptait toujours à des conditions modifiées et que les ménages, eux aussi, optimisaient leur situation et faisaient leurs choix en fonction de la réglementation en vigueur. C’est ainsi que – et le rapport ne manque pas de le faire observer – l’essentiel des aides aux locataires ne leur ont pas bénéficié, mais ont été absorbées par les propriétaires.

Le mécanisme est bien connu : solvabilisez artificiellement une demande et, immanquablement, ce sont les offreurs qui y trouvent leur compte. Pourquoi le vendeur ne remonterait-il pas ses prix puisque l’acheteur dispose de plus de moyens ? L’allocation rentrée scolaire explique ainsi la hausse, incompréhensible sinon, du panier moyen de l’écolier. De même, les aides au logement expliquent en grande partie l’envolée des loyers – laquelle, au passage, est payée au prix fort par ceux qui n’en bénéficient pas. Les petits logements, par exemple, ont vu leur coût flamber à raison des aides aux étudiants … que les jeunes travailleurs ne perçoivent pas. Au total, la hausse des loyers nourrissant la hausse du prix des biens (puisque la valeur d’un appartement ou d’une maison est un multiple du rendement qu’on peut en attendre en tant qu’investisseur), l’un des effets les plus sûrs de la politique du logement est d’avoir contribué à la hausse de l’immobilier. Est-ce bien ce que l’on recherchait ?

Une politique du Logement ruineuse et inadaptée

Ce résultat est d’autant plus regrettable que, si l’on raisonne en grandes masses, l’envolée du prix de la pierre se fait fatalement au détriment des plus fragiles et au bénéfice des mieux nantis.

Qui peut vendre, en effet, si ce n’est ceux qui ont la chance d’être déjà propriétaires, c’est-à-dire, statistiquement, les plus âgés et les plus riches ? Et qui cherche à entrer sur le marché si ce n’est, par définition, les ménages les plus jeunes, en général dotés, eux, de revenus plus faibles ?

La vérité est que l’État aura sans doute, en plus de 30 ans de dépenses pharaoniques, causé plus de mal que de bien au regard de l’objectif qui est officiellement le sien : aider les Français à se loger, en commençant par les plus fragiles d’entre eux. Fermer le robinet, à tout le moins en réduire drastiquement le débit, est une urgence. L’État peut certes agir, on peut même plaider qu’il le doit, mais il n’a pas besoin de le faire à coups de milliards. Qu’il facilite l’accès à la ressource foncière, taille dans le maquis délirant des règles urbanistiques, allège les contraintes pesant sur les bailleurs privés (comme l’a fait le Canada avec un succès impressionnant), contraigne les organismes HLM à se rapprocher pour construire plus là où c’est utile, et pas ailleurs – et il fera plus, pour aider les Français à se loger, qu’il n’a fait depuis des décennies en jetant par les fenêtres un argent qui a surtout servi à enrichir les bailleurs et les intermédiaires, grands gagnants de cette folle débauche.

Philippe Manière
Source : challenges.fr